En Libye, des migrants vendus «400 dollars pièce»

Le Temps –
Publié mardi 14 novembre 2017

migrants prisons

La détérioration des conditions de détention des migrants et réfugiés en Libye rend la situation «inhumaine», affirme l’ONU ce mardi. Une équipe de la chaîne de télévision CNN en a la preuve: celle-ci a filmé une vente aux enchères d’êtres humains.

«Ils sont forts et bons pour le travail à la ferme.» Voilà comment les passeurs libyens présentent, sur des images obtenues par les équipes de CNN et authentifiées par la chaîne américaine, «la marchandise»: des migrants venus d’Afrique subsaharienne, vendus aux enchères. Ces images ont été filmées en Libye. On y voit des hommes noirs, en file indienne, attendant que leur prix soit déterminé par quelques acheteurs potentiels. Deux sont finalement «cédés» à l’un des enchérisseurs pour 800 dollars.

«Chaque année, des dizaines de milliers de personnes traversent la frontière libyenne, fuyant la guerre ou cherchant de meilleures perspectives économiques en Europe. La plupart ont tout vendu pour financer un voyage à travers la Libye jusqu’à la côte et traverser ensuite la Méditerranée. Néanmoins, après que des mesures drastiques ont été prises par les gardes-côtes libyens, de moins en moins de bateaux parviennent à réaliser cette traversée, laissant les passeurs avec un grand nombre de passagers désemparés. C’est ainsi que les passeurs deviennent des maîtres, et que les migrants et réfugiés se transforment en esclaves», explique Lauren Said-Moorhouse, envoyée spéciale de CNN, sur le site de la chaîne.

Après avoir vu les images d’une de ces «ventes», transmises par un de ses contacts sur place, la journaliste s’est rendue en Libye pour mener l’enquête dans une ville tenue secrète afin de protéger ses fixeurs. L’envoyée spéciale a ainsi assisté, en direct avec une caméra cachée, à la vente de 12 citoyens nigérians. Elle explique ensuite avoir cherché à leur parler, mais aucun n’a souhaité s’exprimer. Son départ a rapidement été exigé. Celle-ci estime que ces «marchés» d’êtres humains ont lieu à intervalles réguliers, à raison d’«un à deux par mois».

nouvel obs

L’équipe parvient ensuite à interroger un migrant, prénommé «Victory», dans un camp de détention. Il explique à CNN qu’une fois dépossédé de tous ses biens, il a été vendu comme travailleur. Son travail forcé devait «rembourser sa dette» envers les passeurs, selon ces derniers.

Mais après quelques semaines, Victory a été rendu à ses passeurs, puis revendu plusieurs fois. Sa famille a également dû payer des rançons avant qu’il soit finalement libéré. «Ma mère est allée dans quelques villages, empruntant de l’argent à plusieurs personnes pour me sauver.» Actuellement en transit dans un camp, Victory attend désormais d’être renvoyé au Nigeria pour «repartir à zéro».

«La preuve filmée par CNN est entre les mains des autorités libyennes, qui ont promis de lancer une investigation», précise la chaîne.

D’après les chiffres du Département libyen de lutte contre la migration illégale, cités par l’ONU ce mardi, 19 900 personnes se trouvaient dans des centres de détention début novembre, soit près de trois fois plus qu’à la mi-septembre. Cette forte augmentation des détentions fait suite à des affrontements meurtriers à Sabratha, ville de l’ouest de la Libye devenue la plateforme de départ des migrants vers l’Europe, souligne l’AFP.

«Les observateurs de l’ONU ont été choqués par ce qu’ils ont vu: des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants émaciés et traumatisés, empilés les uns sur les autres, enfermés dans des hangars […] et dépouillés de leur dignité», a souligné mardi le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad al-Hussein.

Hommes, femmes et enfants détenus dans ces centres ont raconté aux observateurs de l’ONU avoir été battus par les gardes libyens. «Ils nous battent tous les jours, ils utilisent des bâtons électriques, juste parce que nous demandons de la nourriture ou un traitement médical ou des informations sur ce qui va nous arriver», a déclaré un migrant camerounais. Les femmes sont, elles, violées par les trafiquants d’être humains mais aussi par les gardes des centres officiels de détention.

Le haut-commissaire a exhorté les autorités libyennes à ne pas détenir les migrants: «Nous ne pouvons pas être un témoin silencieux de l’esclavage des temps modernes.»

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Belgique : 300 activistes ont détourné des milliers d’espaces publicitaires

Durant la nuit de lundi à mardi, 300 activistes ont détourné des milliers d’espaces publicitaires dans des stations de métro, abribus et gares à travers tout le pays, pour y coller 2.100 affiches dénonçant la politique migratoire en vigueur.

Belgique

La campagne « Not in my name », expliquent-ils, « est née d’une volonté de confronter les citoyens belges à l’ignominie des actions du gouvernement belge en matière migratoire, qui n’ont qu’un seul objectif, celui de faire disparaître les personnes migrantes, en les expulsant ou en les rendant invisibles ».

Les activistes ont également distribué 7.000 accroche-portes dans les transports en commun afin de sensibiliser les navetteurs en faveur d’une politique migratoire digne et respectueuse des droits humains. La campagne d’affichage « Not in my name » s’est tenue à Bruxelles, Mons, Liège, Charleroi, Louvain, Verviers, Louvain-la-Neuve, Namur et Gand.

« Nous sommes convaincus que la plupart des citoyens belges manquent d’information concernant la politique migratoire de leur pays et ne cautionneraient pas les pratiques de leur gouvernement en connaissance de cause. Nous avons voulu rappeler la nécessité de regarder la réalité en face à travers trois faits injustes et révoltants qui sont invisibilisés par le gouvernement », indiquent les organisateurs.

« En notre nom, la Belgique prive 1% de sa population de droits fondamentaux. Près de 150.000 personnes sans-papiers sont privées de droits et de la citoyenneté, condamnées à la clandestinité, confrontées à la répression, aux arrestations, à l’exploitation et à l’enfermement en centres fermés. Par ailleurs des citoyens hébergent aujourd’hui des migrants pour les protéger des rafles. Enfin, la Belgique enferme des enfants et des innocents, et le gouvernement belge prévoit de construire un nouveau centre fermé pour y enfermer des familles avec enfants mineurs », ajoutent-ils.

Belga Publié le

« La crise humanitaire n’est pas derrière nous »

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte
Mardi, 24 Octobre, 2017
L’Humanité

Un an après le démantèlement de la « jungle » de Calais, la situation est loin de s’être améliorée, rappelle le chercheur François Gemenne, qui dénonce une politique axée sur le sécuritaire.

FRANCE-BRITAIN-MIGRANTS

 

Des files d’attente à l’entrée de bus, des valises à la main… Le 24 octobre 2016, l’État démarrait le transfert de quelque 7 400 migrants de la « jungle » de Calais vers des centres d’accueil en régions. Un an après le démantèlement de ce vaste bidonville, François Gemenne, chercheur en sciences politiques à l’université de Liège et à celle de Saint-Quentin-en-Yvelines, dresse le bilan de cette opération et constate le manque flagrant de solutions à plus long terme.

Un an après le démantèlement de la « jungle » de Calais, quel bilan dressez-vous ?

François Gemenne On peut considérer que la situation est pire, sans doute, par rapport à ce qu’était la « jungle ». À Calais, les conditions de vie et les droits humains, le droit à l’eau et à un toit, ne sont pas respectés a minima. La France est condamnée moralement à la fois par l’ONU, par le Défenseur des droits et par le Conseil d’État. La logique du gouvernement d’éviter tout « point de fixation » est absurde. Tant que Calais restera situé à 30 kilomètres des côtes anglaises et tant que la géographie de la France et de l’Angleterre restera ce qu’elle est, cet endroit restera un point de passage attractif pour les migrants. La traque permanente organisée par la police occasionne une tension très forte avec les associations et les migrants. Mais ces actions policières sont des gesticulations. C’est incroyable que la police empêche les associations d’aider, alors qu’elles pallient les manques de l’État. Calais est devenu un symbole de la politique d’asile de la France. Ces démonstrations de force n’ont aucun effet sinon de politiser le dossier à outrance.

L’évacuation de la « jungle » s’est aussi accompagnée d’une ouverture de centres d’accueil et d’orientation (CAO) partout en France. Que pensez-vous de cette politique de répartition ?

François Gemenne Sur le fond, cette politique est une bonne chose. Les solutions locales, avec des groupes de réfugiés moins nombreux, permettent un meilleur accueil, de moins inquiéter la population et de pratiquer une politique d’insertion plus réussie. Cela dit, cette répartition en CAO ne peut être faite de manière directive. Or c’est trop souvent ce qui s’est passé en France. Contrairement à l’Allemagne, où un plan de répartition plus réfléchi a été élaboré, les autorités françaises, je trouve, n’ont pas assez pris en compte les desiderata des réfugiés, dont beaucoup ne souhaitaient pas aller dans les centres qu’on leur imposait plus ou moins.

Que préconisez-vous pour améliorer la situation spécifique de Calais ?

François Gemenne Le Royaume-Uni a chargé la France d’appliquer sa politique migratoire. Il faudrait renégocier les accords du Touquet pour que cela se fasse de façon plus équilibrée. Et contraindre le Royaume-Uni à accepter les mineurs et à respecter un minimum les droits de l’homme. La France fait la même chose avec l’Italie dans la vallée de la Roya. Sans parler de ce que fait l’Europe avec la Turquie… Il faut cesser ces logiques de sous-traitance. Pour Calais, il est urgent d’ouvrir un centre humanitaire d’accueil qui fournisse les services de base.

Sur le plus long terme, quelles solutions envisagez-vous ?

Screenshot-2017-11-2 crise humanitaire - Recherche Google

François Gemenne D’abord, il y a des urgences humanitaires : les violences dont sont victimes les migrants et les noyades. On croit à tort que la crise humanitaire est derrière nous. Elle n’a jamais été aussi aiguë. Il faut lancer une opération de secours de grande envergure. Ensuite, la procédure d’asile est à bout de souffle. Donc il faudrait une agence européenne de l’asile. L’Union doit se doter d’une vraie politique d’asile commune. Mais aussi d’une politique d’immigration, en déterminant des voies d’accès sûres et légales pour ceux qui veulent migrer, sans opposer migrants économiques et réfugiés politiques. Le phénomène migratoire est complexe. Il possède des dimensions aussi bien politiques, environnementales qu’économiques. Et toutes les trois s’influencent mutuellement.

François Gemenne est politologue à l’université de Liège (Cedem)

Migrants, Calais veut tourner la page

Avec ses rues commerçantes, ses friteries et ses bars à bières, Calais ressemble à de nombreuses villes du Nord. Calme et tranquille. On peut y flâner le long de sa plage d’où on aperçoit les falaises des côtes anglaises émergeant de la brume. Le marchand de glaces est toujours là, guettant l’éclaircie. Le démantèlement de la jungle n’a rien changé pour lui, dit-il, « car les migrants ne viennent pas ici ». « Mes ventes dépendent davantage de la météo. » On croise en effet peu de migrants sur les trottoirs. « Comme du temps de la jungle, assure une mère de famille. Les riverains en ont souffert. Mais dans le centre-ville, on vivait normalement. »

Certains redoutent davantage le retour des journalistes que l’afflux de nouveaux réfugiés. Tel Hervé Lefebvre, le nouveau président de l’Umih (Union des métiers et des industries de l’Hôtellerie). « On en veut plus aux médias qu’aux migrants. Pour vous, Calais c’est Sangatte, c’est la jungle. Nous, on pense à nos familles, à nos employés. On veut tourner la page. Au revoir Madame. »

Même remarque au Family Pub, un bar très fréquenté du centre-ville. « La jungle ne nous a jamais gênés car elle était très localisée. C’est l’image que vous en avez donnée qui nous a porté tort, rage son patron Claude El Fassy. En voyant les reportages à la télé, les gens croyaient qu’on vivait en zone de guerre ! Mais regardez, la ville est belle, les gens sont accueillants et on a une qualité vie extraordinaire ! »

Au Coin du pain, Frédéric Vangansbeke ne veut, lui, même plus faire de commentaires. « C’est un dossier trop chaud, trop polémique, trop politique et dont on n’a pas les solutions en France », dit l’ancien président de l’association Calais centre, qui a préféré démissionner.

Les Calaisiens partagés entre besoin de sécurité et humanisme

Nathalie Brunet, qui lui a succédé, nous reçoit plus tranquillement dans sa boutique de lingerie. « Après le démantèlement, on a eu une période de répit. Mais depuis quelques semaines, les migrants reviennent », assure-t-elle. Les commerçants du centre ont perdu les gens des campagnes alentour, qui avaient peur d’être agressés sur l’autoroute et ont pris des habitudes ailleurs. « Mais il ne faut pas tout mettre sur le dos des migrants, nuance la commerçante. Tous les centres-villes souffrent des politiques de la ville. »

La jungle a même profité à certains commerces. Comme les boutiques de téléphonie mobile, dont les réfugiés sont de gros consommateurs. « Je vous le dis franchement, j’ai 48 ans et j’aurais bien aimé qu’ils restent là jusqu’à ma retraite », lance un chauffeur de taxi qui a vu baisser de 25 % son chiffre d’affaires depuis que les brigades de CRS, les humanitaires et les journalistes sont partis.

Partagés entre leur besoin de sécurité et leur humanité, l’envie qu’on ne ternisse plus leur image et le désir qu’on ne les oublie pas non plus, les Calaisiens hésitent à parler. Mais quand on leur garantit l’anonymat, les langues se délient. « Hier on a créé une jungle où ils avaient organisé leur vie. Aujourd’hui, on les laisse crever comme des chiens. Mais sur le fond, la situation de Calais n’a pas changé. Les migrants, ça fait trente ans que ça dure ! », lâche un homme.

« Les malheurs du monde arrivent à nos portes. Mais les migrants ne sont pas des gangsters, ils veulent aller travailler en Angleterre. Que voulez-vous qu’on fasse ? », dit un autre. « Oui, humainement c’est moche, mais j’ai peur pour mes parents qui habitent route de Graveline, dit une femme. On est face à un problème mondial qui nous dépasse mais qui nous perturbe tous. »

Le tourisme reprend progressivement

Un petit tour à l’Office du tourisme montre tout de même que la situation s’est améliorée. Pour restaurer l’image de la ville, des animations ont été organisées tout l’été, dans le centre et sur la plage. Des actions ont été menées en direction des Anglais pour qu’ils fassent davantage escale ici – même si leur venue dépend aussi du cours de la livre.

Résultat : une hausse de fréquentation de 60 % par rapport à l’été dernier. « Les gens craignent moins de s’arrêter à Calais », constate sa directrice Solange Leclerq, qui incite les visiteurs à laisser leurs témoignages sur Facebook pour lever les peurs qui subsistent.

Les murs érigés le long de la rocade qui mène à la ville ont été végétalisés, pour atténuer son allure de forteresse assiégée. Sur le port de Calais, les doubles grillages dotés de barbelés et de lames de rasoirs sont toujours là. Mais le premier port de fret d’Europe (qui transporte 20 000 millions de véhicules par an) a repris une activité normale.

« Dix jours après le démantèlement, les chauffeurs sont revenus. Nous avons à nouveau un trafic de poids-lourds en nette augmentation », se félicite le président du port Jean-Marc Puissesseau. « Il y a dix fois moins de migrants à Calais. Les tentatives d’intrusion sur la zone portuaire ont été divisées par trois et il n’y en a quasiment plus sur le site d’eurotunnel », souligne le préfet Fabien Dury, qui comptabilise aussi nettement moins de barrages sur les routes. « La situation est sans commune mesure avec celle de l’année précédente. »

Des tensions subsistent entre migrants et riverains

À l’emplacement du bidonville, la lande des dunes s’est parée de fleurs sauvages et les riverains ont retrouvé un peu de sérénité. Mais les tensions se sont déplacées ailleurs. En particulier sur la ZAC Marcel-Doret. Là, les transporteurs routiers sont à bout. « On a l’impression que tout va bien à Calais, c’est complètement faux. Il y a moins de barrages qu’avant mais depuis quelques semaines, les migrants s’introduisent dans nos entreprises, agressent nos employés », s’emporte David Sagnard, PDG des transports Carpentier.

Selon lui, la station Total a érigé des grillages qui sont régulièrement découpés à la meule. Et l’entreprise Pidou, qui vendait des boissons pour les Britanniques, aurait vu son activité baisser de 30 % depuis 6-8 mois car les cars de touristes détournent leur chemin.

« Ils sont environ un millier entre Grande-Synthe et Calais à tenter de passer en Angleterre, explique Christian Salomé, président de l’Auberge des migrants. Entre 10 et 15 personnes y parviennent chaque nuit, cachées dans des camions mais aussi – on en parle moins – dans des coffres de voitures, des avions privés ou des petits bateaux qui viennent les chercher la nuit. »

Des conditions de vie très dégradées

Mais les migrants eux aussi sont à bout de souffle. Depuis que le campement n’existe plus, leurs conditions de vie se sont dégradées. « On est passé d’un bidonville, qui n’était certes pas idéal, à une situation humanitaire inacceptable », commente Christian Salomé.

De peur que la jungle ne renaisse, la politique de l’État vise à éviter que des « points de fixation » ne se créent. Les migrants sont donc contraints à errer sans pouvoir se poser. Dès qu’ils essaient de s’asseoir, on les presse de repartir. Et la tâche des associations regroupées autour de l’Auberge des migrants est devenue très compliquée.

« Après notre recours, poursuit ce responsable associatif, le conseil d’État a imposé de leur fournir l’eau et les douches, mais pas d’abris. Ils sont donc obligés de dormir en plein champ sans même une bâche et les CRS leur confisquent leurs sacs de couchage. » Leur état de santé s’est aussi dégradé. « Comme ils sont toujours dehors, certains n’enlèvent jamais leurs chaussures, ils ont les pieds comme ceux des poilus », témoigne un bénévole.

De nombreux mineurs qui rêvent de rejoindre l’Angleterre

Rue des Verrotières, sur un terrain vague de la ZAC Marcel-Doret, ils sont plus de 200 à attendre en file indienne les gamelles de riz et de haricots que l’association vient distribuer chaque jour. Arrivés d’Afghanistan, d’Érythrée ou d’Éthiopie. Épuisés. Ils n’ont pour seul bien qu’un sac plastique ou un smartphone dans leur poche. Ce ne sont que des hommes, jeunes.

Parmi eux, des mineurs qui ont échappé aux maraudes ou refusent d’être mis à l’abri, de peur qu’on leur vole leur rêve d’Angleterre. Tel Nabi, 14 ans, parti d’Afghanistan « seul avec mon Dieu, pour fuir les Talibans ». Arrivé à Calais depuis deux mois après un long périple, il dort « dans la jungle » – il montre les sous-bois alentours. « J’ai mal aux pieds, au dos, aux yeux, et je ne peux plus m’allonger. Mais j’attends que la frontière s’ouvre pour mener une vie plus heureuse là-bas. »

De l’autre côté de la ville, sur la route de Saint-Omer, où des douches ont été installées à la fin de l’été, par la préfecture et où les migrants ne peuvent se rendre qu’en navettes, on entend les mêmes témoignages. Mouse, 16 ans, au visage de gosse, grelotte de froid sous son coupe-vent en nylon et ses baskets trouées. Il n’a rien, pas même un téléphone pour appeler sa grand-mère.

Il raconte comment après la mort de ses parents, il s’est enfui d’Érythrée, a traversé la Méditerranée, l’Italie, avant d’arriver à Calais où il dort dans les champs. Il voudrait demander l’asile en l’Angleterre, pour « étudier » et « pouvoir changer le système politique de son pays ». « Je ne sais pas si je vais y arriver. Seul Dieu le sait. Mais j’essaie tous les jours de monter dans des camions. »

Une question à la fois européenne et locale

En face, des douches, de l’autre côté de la route, le Secours catholique assure toujours sa permanence les après-midi. Vincent de Coninck, son chargé de mission pour le Pas de Calais, est très inquiet. « Je suis là depuis 8 ans et la situation pour eux n’a jamais été aussi dramatique. On a l’impression de revenir 20 ans en arrière. Le choix politique de ne plus créer de point de fixation fait qu’il s’exerce sur eux une pression inimaginable. Ils sont harcelés en permanence. Ils n’ont plus rien et se font prendre leurs maigres affaires, se font gazer régulièrement. On les contraint à vivre comme des bêtes traquées. »

« La façon d’entraver ceux qui les aident est aussi inédite, ajoute-t-il. On passe notre temps à distribuer des couvertures qui sont mises à la benne par la police. »

L’État a ouvert, à l’intérieur du département, des Centre d’accueil et d’examens de situations administratives (CAES) et des camions tournent sur le site pour y emmener ceux qui le souhaitent. « Mais cette proposition qu’ils considèrent comme un piège ne les intéresse pas, poursuit Vincent de Coninck. Ils ne sont pas venus ici pour être renvoyés en Italie. »

La plupart sont « dublinés » – ils relèvent du droit d’asile, mais la législation européenne les oblige à retourner dans le premier pays où ils ont laissé leurs empreintes. La solution à la question calaisienne est certes européenne, mais elle est aussi locale « car ces gens sont là ». Et elle ne peut être uniquement sécuritaire. « Si rien n’est fait à l’approche de l’hiver, alerte-t-il, la situation humanitaire risque de devenir catastrophique. »

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Les migrants en chiffres

500 migrants sont actuellement présents dans le Calaisis selon l’État, 700 selon les ONG et entre 800 et 1 000 selon la maire de Calais. Ils étaient 8 000 à la même époque l’an dernier.

40 % sont des Afghans, 35 % des Érythréens, 13 % des Éthiopiens et 7 % des Soudanais.
Leur âge moyen est de 21 ans. 92,5 % veulent demander l’asile en Angleterre (source : Auberge des migrants).

1 130 policiers et gendarmes sont présents dans le Calaisis. 78 253 tentatives d’intrusions dans des camions ont été déjouées fin septembre 2017 contre 253 815 un an avant.

1 849 mineurs ont été mis à l’abri depuis début 2017, soit deux fois plus que l’an dernier (source : préfecture du Pas-de-Calais).

Christine Legrand

 

Un an après le démantèlement du bidonville de Calais, 42 % des migrants ont obtenu l’asile

Le Monde – le 20/10/2017

Selon l’OFII, 46 % des migrants enregistrés alors attendent toujours une décision définitive, 7 % ont été déboutés et 5 % étaient dans un autre projet que la demande d’asile.

Le Monde.fr avec AFP |

OFPRA

L’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) a annoncé vendredi 20 octobre, un an après l’évacuation du bidonville de Calais, que 42 % des migrants ayant demandé l’asile l’ont obtenu. « Plus de 7 400 femmes, hommes et enfants ont été mis à l’abri à l’occasion de cette opération humanitaire » lancée le 24 octobre 2016 et menée pendant trois jours pour orienter les migrants vers des centres d’accueil et d’orientation (CAO), détaille l’organisme.Au total « 5 466 adultes ont été acheminés dans l’un des 301 CAO » répartis sur le territoire et « 1 952 mineurs non accompagnés ont été orientés » vers des CAO spéciaux, appelés CAOMI.

Parmi les adultes, 58 % étaient soudanais, 25 % afghans, 5 % érythréens et 4 % pakistanais. A 95 % des hommes, ils étaient âgés pour la plupart (85 %) de 18 à 34 ans. Moins de la moitié (46 %) des migrants attendent toujours une décision définitive, selon l’OFII, qui précise que ce décompte ne concerne que les personnes évacuées, et donc pas les personnes qui auraient pu quitter le campement avant le démantèlement de la « jungle ». Enfin, 7 % des migrants ont été déboutés et 5 % étaient dans un autre projet que la demande d’asile.

OFII

Pas de renvoi dans le cadre du règlement Dublin

dublin

L’OFII a procédé quelques jours après le démantèlement à un autre recensement dans les CAO – qui ne comptabilise donc ni les personnes ayant déjà le statut de réfugié (2 % du total), ni les migrants ayant tout de suite quitté le centre, dont le nombre est évalué à 15 % environ. Sur les personnes restantes, 34 % avaient déjà déposé une demande d’asile, en France ou dans un autre pays d’Europe, et « 66 % ont accédé à la procédure ».

Cela signifie que les migrants enregistrés ailleurs en Europe n’ont pas été renvoyés vers ce pays, conformément aux promesses du gouvernement qui dérogeait ainsi au règlement européen de Dublin. Or ils étaient nombreux : 66 % parmi les migrants déjà en cours de demande d’asile.

En ce qui concerne les mineurs, une synthèse antérieure de la direction générale de la cohésion sociale rappelait que 515 d’entre eux avaient été transférés vers le Royaume-Uni ou l’Irlande, 194 orientés vers l’aide à l’enfance, que 709 avaient fugué et que 333 avaient été évalués majeurs et redirigés vers un CAO, selon les chiffres cités dans un rapport sénatorial en juin.

 

http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/10/20/un-an-apres-le-demantelement-du-bidonville-de-calais-42-des-migrants-ont-obtenu-l-asile_5203937_3224.html

 

Officiers du droit d’asile

Dans les bureaux de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, des hommes et des femmes accueillent ceux qui viennent du monde entier pour bénéficier du droit d’asile. Ce sont les officiers de protection de l’OFPRA. Ils écoutent, interrogent, décident de donner la protection de la France, ou de la refuser le plus souvent. Voici une immersion à leurs côtés, au sein de cet établissement public pas comme les autres. Un documentaire de Pierre-Nicolas Durand. Une production

‘EKLA PRODUCTION’

https://www.publicsenat.fr/emission/officiers-du-droit-d-asile-76899
Officiers du droit d’asile

Enquête de septembre sur les exilés de Calais

Communiqué de presse
 
Pour quelles raisons les migrants viennent-ils à Calais ?
 
Tous les mois, nous réalisons un comptage des exilés présents à Calais, et une enquête sur un thème particulier. Le mois dernier, nous nous étions concentrés sur les conditions de vie. Ce mois-ci, nous avons travaillé sur les projets d’asile des migrants. Vous trouverez ci-joint les résultats de notre enquête (données brutes et présentation).
L’enquête de septembre est la plus grande réalisée par des associations depuis le démantèlement en octobre 2016. Elle a mobilisé 20 personnes sur 3 jours.
Calais
Comptage :
 
Ce mois-ci, nous avons compté 556 personnes. Ce nombre doit être compris comme un minimum, car il n’est pas possible de recenser tout le monde en une journée. En se basant sur plusieurs éléments (chiffres des autres associations, nombre de repas distribués), nous estimons qu’il y a aujourd’hui 700 exilés à Calais.
Enquête :
 
Les différentes questions posées se trouvent dans le document de méthodologie en pièce jointe. L’enquête montre clairement les différentes raisons qui poussent les migrants à venir à Calais. Aperçu des résultats :
Plus jeune répondant : 13 ans
Age moyen : 21 ans
92.5% veulent demander l’asile en Angleterre
6.5% veulent demander l’asile en France


Parmi les migrants qui veulent demander l’asile en France :
45% parce qu’ils aiment ce pays
45% parce qu’ils pensent correspondre aux critères pour l’obtenir
58% ne veulent pas aller en CAES
8% veulent y aller
8% ne savent pas ce que c’est
Parmi les migrants qui veulent demander l’asile en Angleterre :
62% parce qu’ils ont des proches en Angleterre (famille, amis, connaissances)
15% pour étudier
10% parce qu’ils pensent que le règlement Dublin ne s’y applique pas
45% d’entre eux ne veulent pas demander l’asile en France parce qu’ils ont des proches dans un autre pays
26% parce qu’ils ont peur d’être mis en procédure Dublin
16% parce qu’ils ne se sentent pas en sécurité ici

 Calais 2
Analyse et recommandations :
 
Vous trouverez en pièce jointe un document présentant l’analyse de l’Auberge sur ces résultats et ses recommandations. Petit aperçu ci-dessous :
  • La politique migratoire belge a des conséquences sur Calais : plusieurs soudanais sont arrivés ici, de peur d’être expulsés.
  • Les chiffres montrent un dysfonctionnement de l’information sur les CAES (centre d’accueil et d’examen des situations)
  • il n’existe pas encore de solution efficace pour les migrants qui souhaitent rejoindre leurs proches.
  • Il y a une grande méconnaissance sur les différences entre les systèmes de demande d’asile français et britannique.
  • L’application des accords de Dublin III par la France poussent les migrants vers Calais.
  • La politique de lutte contre les points de fixation ne donne que des résultats opposés à son objectif initial.
  • La politique actuelle du gouvernement est une solution pour seulement 1.17% des migrants à Calais.
Recommandations :
  • Stopper la politique répressive et le harcèlement policier.
  • Créer des lieux d’aide humanitaire, qui permettraient notamment de recevoir des informations sur les dispositifs de demande d’asile et de mettre en place un dispositif de sortie d’hôpital pour les patients (vous trouverez également en pièce jointe notre rapport sur les blessures et les maladies des migrants en août).
  • Créer des couloirs humanitaires avec l’Angleterre.
  • Application de l’amendement Dubs par le gouvernement britannique.
  • Rendre plus efficaces les procédures de réunifications familiales (réduire les délais, donner plus de moyens aux services de protection de l’Enfance et aux administrations)
  • Modification de l’application des accords de Dublin III, afin que les exilés demandent l’asile en France (exemple, les limites de ces accords expliqués dans cet article : http://www.15h52.net/le-reglem ent-dublin-injuste-et-irration nel/)
Vous trouverez les précédentes enquêtes de l’Auberge ici :
Loan Torondel
Auberge des Migrants – Coordination