La réaction de Jean-Claude Lenoir, président de Salam, à la visite du Ministre de l’Intérieur à Calais.

23 juin 2017 –

Ce simulacre de réunion avec monsieur le Ministre de l’Intérieur et de madame la Ministre est désappointant.

Monsieur le Ministre était accompagné outre de madame la Ministre, de monsieur le Préfet, monsieur le Président de Région, madame le Maire, Monsieur le Député ………….. tous étrangement silencieux. Ils ont parfois opiné du bonnet mais aucun son !

Monsieur le Ministre a parlé d’économie, de citoyenneté, vaguement d’immigration internationale mais très peu de Calais.

Son discours était d’ailleurs quasiment déjà repris dans la presse de la veille.

Les problèmes économiques notamment laissés par le gouvernement précédent ne permettent pas d’aider les Migrants !

Je me suis permis de lui opposer que dans un budget quel qu’il soit, il est possible de hiérarchiser les actions et que pour nous l’Homme est prioritaire,

L’échange fut réduit au minimum.

Nos interventions n’ont appelé que peu de réponses sinon quelques remarques systématiquement négatives.

On pouvait aussi se demander où étaient passées les associations locales si souvent enclines à multiplier les pétitions !

Un quasi tapis rouge pour monsieur le Ministre.

L’avenir s’est assombri sérieusement.

C’est l’occasion de mesurer le travail accompli ces dernières années et malheureusement non abouti.

Il nous faut alors espérer que monsieur le Président, si généreux dans ces discours, remette les pendules à l’heure au ministère de l’Intérieur !

Quelle honte !

Jean-Claude Lenoir

«A Calais, il n’y a plus rien à part la répression et le tout sécuritaire»

Par Sylvain Mouillard 7 juin 2017 à 07:24 – Libération

Vincent De Coninck, chargé de mission du Secours catholique dans le Pas-de-Calais, détaille l’acharnement policier dont sont victimes les exilés dans le Calaisis.

Trois unités supplémentaires de forces mobiles. Voici la première décision du nouveau ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, sur le dossier des migrants dans le nord de la France. Quelque 150 policiers et gendarmes seront déployés très prochainement dans le Calaisis, où le nombre d’exilés, comme tous les ans à cette période, augmente de nouveau. Vincent de Coninck, chargé de mission pour le Secours catholique dans le secteur, regrette cette stratégie répressive, à ses yeux inhumaine et inefficace.

Quelle est la situation actuellement pour les migrants dans le Calaisis ?

Elle est effrayante. Cela fait huit ans que j’interviens à Calais, et je n’avais jamais vécu une telle période. On évalue à 600 le nombre de personnes aujourd’hui dans la ville ou ses environs, dont une part importante de mineurs ou de très jeunes adultes. Les nationalités les plus représentées, dans l’ordre, sont les Afghans, Erythréens, Ethiopiens et Soudanais. Le seul objectif des autorités, c’est d’éviter les «points de fixation», selon la terminologie officielle. Les CRS dérapent de plus en plus, avec des gazages, des coups de matraques, selon les témoignages des exilés. Ces derniers ne peuvent plus se poser. Leurs couvertures, duvets, affaires sont très vite jetés à la benne. Ils doivent bouger tout le temps et se réfugient où ils peuvent, sous un arbre, dans un fossé, etc. Ils manquent de sommeil, ils ont faim et soif. Car les forces de l’ordre exercent aussi une pression importante sur les bénévoles et citoyens qui souhaitent leur venir en aide. En théorie, les associations ne sont autorisées à ne faire qu’une distribution par jour, rue des Verrotières à Calais, de 18 heures à 19 heures.

Vous essayez de contourner cette règle ?

Oui, bien sûr. Mardi midi, on est allé à l’église Saint-Joseph, un lieu privé qui nous avait été ouvert par le père Jean-Marie Rauwel. Les CRS sont entrés de force, il a fallu batailler pendant quinze minutes et que j’appelle le sous-préfet pour qu’ils sortent. Une partie d’entre eux se sent plus légitime pour agresser les exilés et les bénévoles. Ce midi, l’un d’entre eux a lancé : «Vous n’avez pas mieux à faire ? Vous feriez mieux de chercher du boulot ! Vous êtes sponsorisés par le RSA pour faire ça ?» Les églises étaient jusqu’à présent un lieu d’asile, c’est fini. Il y a eu Saint-Bernard, il y a désormais Saint-Joseph.

Des solutions constructives sont-elles néanmoins parfois recherchées ?

A Calais, il n’y a plus rien à part la répression et le tout-sécuritaire. Pour demander l’asile, il faut aller à Lille, où il faut au moins cinq semaines d’attente pour avoir un rendez-vous en préfecture. Et quand ils s’y rendent en train, les migrants risquent l’arrestation. Quant aux départs vers les centres d’accueil et d’orientation (CAO), il n’y en a plus du tout.

Autrement dit, ce qui avait été péniblement mis en place lors du dernier quinquennat, notamment par Bernard Cazeneuve, a déjà été oublié ?

Une culture de l’asile avait été progressivement installée à Calais. Tout ce travail a été réduit à néant depuis la fermeture du bidonville en octobre 2016. En six mois, tout a été détruit. La situation n’est pas nouvelle, mais le nouveau gouvernement envoie des signaux encore plus catastrophiques. Outre les violences policières, il y a aussi parfois des placements en rétention. Mais c’est de la poudre aux yeux, puisque les Afghans, Erythréens, Soudanais ne sont pas expulsables. Cela ne fait que les écoeurer de la France. Ils vivent cette situation comme un choc. Pour eux, c’est une évidence : leur avenir ne peut pas se construire ici.

Sylvain Mouillard

A l’Indicateur des Flandres

calais

le 27 mai 2017

Mise au point de l’association Terre d’Errance suite à votre article du mercredi 24 mai 2017.

Fallait-il inquiéter la population en mettant le sujet « migrants » à la une avec un titre provocateur ?

Attiser la peur, engendrer la haine, stigmatiser une population, qui plus est en pleine période électorale, ne peut que conduire à des comportements extrêmes et déraisonnables.

Le chiffre de 400 annoncé dans l’article est complètement démesuré. Le nombre de personnes migrantes originaires de l’Afrique n’a quasiment pas bougé depuis un certain temps et il est proche de la centaine.

« L’association n’est pas raisonnable », est-ce déraisonnable de venir en aide à des êtres humains en grande précarité ? Il ne faut pas non plus confondre la cause et la conséquence. C’est bien à cause de la présence des exilés que Terre d’Errance existe et agit. Faire croire l’inverse est un aveu d’impuissance face à un phénomène que personne n’arrive à maîtriser. Il faudra bien un jour arrêter de regarder ce problème par le « petit bout de la lorgnette » et élargir son champ de vision à l’espace du monde.

Les différents démantèlements, et en particulier celui du 11 juillet 2016, n’ont fait qu’aggraver la situation. « Vous ne ferez rien de durable pour le bonheur des hommes parce que vous n’avez aucune idée de leur malheur. » (G. Bernanos)

La salle paroissiale, objet soi-disant de tous les maux, contribue grandement à apaiser des situations qui autrement deviendraient explosives. C’est le seul lieu de dialogue avec les personnes migrantes qui n’ont plus rien à perdre, elles ont déjà tout perdu.

Un peu d’humanité dans ce monde cabossé remet en valeur le mot Fraternité, troisième élément de notre devise républicaine.

Et pendant ce temps-là …

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Un migrant retrouvé mort en gare de Cannes, le 12e dans la région depuis 2016

Un migrant a été trouvé mort vendredi soir en gare de Cannes La Bocca dans le compartiment technique d’un train en provenance de Vintimille. Ce nouveau décès porte à 12 le nombre de morts de migrants enregistrées dans la région depuis 2016.

Le corps a été découvert par un agent de la SNCF qui effectuait une visite technique. A l’ouverture du local, trois autres hommes qui y étaient cachés ont pris la fuite, indique la compagnie ferroviaire. Selon les pompiers, la mort de ce migrant âgé de 30 ans a été provoquée par une électrisation.

Il s’agit de la deuxième mort d’un migrant en gare de Cannes La Bocca depuis le début de l’année. Le 17 février dernier, le corps carbonisé d’un migrant avait été trouvé sur le toit d’un train en provenance de Vintimille, à la frontière italienne. Dimanche 14 mai, en gare de Roquebrune-Cap-Martin, un migrant avait été retrouvé gravement brûlé aux jambes sur le toit d’un train également en provenance de Vintimille.

Ce dernier décès porte à 12 le nombre de morts de migrants enregistrées dans la région des Alpes-Maritimes depuis 2016, indiquent les ONG intervenant sur place. Hormis ceux électrocutés à bord de train, la plupart sont décédés après avoir été percutés par des véhicules le long de l’autoroute ou par des trains au bord de la voie ferrée. Un migrant a également perdu après une chute sur un sentier de montagne à Menton.

Pour le directeur général de l’association France Terre d’Asile Pierre Henry, ces tentatives de passage de plus en plus dangereuses sont provoquées par un renforcement des contrôles à la frontière franco-italienne. Selon les derniers chiffres de la préfecture, les interpellations y sont en forte hausse depuis le début de l’année. Elles ont presque triplé par rapport à début 2016.

Face à l’incapacité de l’Italie de retenir les migrants qui arrivent en nombre depuis la Méditerranée, « il est nécessaire que les pays de l’Union trouve une réponse solidaire », estime Pierre Henry. « Elle ne peut être que dans une protection des personnes qui arrivent, dans une répartition équilibrée des migrants sur l’ensemble du territoire européen et dans l’ouverture de voies de migration légale », affirme-t-il.

http://www.rfi.fr/france/20170521-migrant-retrouve-mort-gare-cannes-12e-region-depuis-2016-frontiere-italie

Comment la France décourage les demandes d’asile

LE MONDE | 11.04.2017 à 06h39 • Mis à jour le 11.04.2017 à 10h26 | Par Maryline Baumard

Des techniques de dissuasion silencieuses sont mises en place par l’État pour limiter les dépôts de demandes d’asile, comme si le gouvernement voulait à tout prix éviter d’atteindre la barre des 100 000 demandes annuelles.

Comment empêcher les demandes d’asile en France ? Au pays de la Déclaration des droits de l’homme, la question est taboue. Et cela bafouerait la Convention de Genève, qui régit la protection internationale des réfugiés et n’est officiellement remise en cause par aucun candidat, ni de droite ni de gauche. Pourtant, à Paris, Menton ou Calais, des stratégies de dissuasion silencieuses sont mises en place par l’Etat pour limiter les dépôts de demandes d’asile, comme si le gouvernement voulait à tout prix éviter d’atteindre la barre des 100 000 demandes annuelles.

A Calais, l’Etat a fermé le guichet de demande d’asile de la préfecture depuis le démantèlement de la jungle en octobre 2016. Le ministère de l’intérieur répond qu’il suffit d’aller à Lille. C’est théoriquement vrai, mais pratiquement impossible dans les conditions actuelles de chasse au migrant dans le Pas-de-Calais.

Un jeune Soudanais de 26 ans, Mohamed, vient, parmi d’autres, d’en faire l’expérience. « D’abord il a attendu, à la rue, un rendez-vous fixé à plusieurs semaines. Le 28 mars, jour J, il a tenté de prendre le train de 8 h 33 à Calais mais a été arrêté par la police sur le trajet vers la gare. Ressorti à 10 h 15 des bureaux de police, son billet de train confisqué, il a dû prendre un nouveau rendez-vous fixé entre trois et cinq semaines plus tard », raconte le Secours catholique qui lui avait pourtant signé une attestation assurant qu’il se rendait bien en préfecture pour une demande d’asile.

Politique « manifestement illégale »

A l’entrée sud de la France, entre Vintimille et Menton (Alpes-Maritimes), une autre stratégie est à l’œuvre. Là, les forces de l’ordre renvoient directement les demandeurs d’asile de l’autre côté de la frontière, en s’abritant derrière des accords bilatéraux. En 2016, 35 000 migrants ont été interpellés et la plupart réexpédiés en Italie.

Dans une ordonnance du 31 mars, le tribunal administratif de Nice a qualifié cette politique mise en œuvre par le préfet de « manifestement illégale ». Le tribunal statuait sur le renvoi en Italie d’un couple d’Erythréens qui avait déclaré aux gendarmes à la frontière vouloir demander l’asile en France. La loi prévoit qu’un service de police ou de gendarmerie saisi d’un tel souhait doit orienter le migrant vers l’autorité compétente pour enregistrer sa demande. Or ce jour-là, les gendarmes ont remis le couple et leur enfant de 4 ans à la police aux frontières (PAF), qui les a longuement interrogés puis refoulés en Italie.

Les militants de l’association Roya citoyenne, avec à leur tête l’emblématique Cédric Herrou, dénoncent depuis des mois cette pratique quotidienne, mais il a fallu qu’un avocat niçois soit témoin de la procédure et la porte en justice pour que le préfet soit condamné.

État hors la loi

A Paris, pour les nombreux demandeurs d’asile qui ne parviennent pas à être hébergés au centre humanitaire de transit, le défi consiste à se faire enregistrer avant d’être interpellés par la police… C’est compliqué, car l’entrée dans les bureaux de France terre d’asile, l’association habilitée à donner un rendez-vous en préfecture, est contingentée. « Même en dormant sur le trottoir pour entrer à l’ouverture, il faut compter deux semaines avant d’y entrer, et s’ajoutent ensuite les 40 jours d’attente pour le rendez-vous en préfecture », observe une juriste du Gisti, l’association qui a mesuré ce délai moyen. Durant ces deux mois, l’exilé court le risque d’être arrêté, envoyé en rétention et expulsé. Sans compter que l’Etat est hors la loi puisque cette attente ne devrait en principe pas excéder dix jours…

Mais un système bien plus sophistiqué vise les « dublinés », ces migrants qui ont laissé des empreintes ailleurs en Europe avant d’entrer en France et souhaitent être hébergés par le centre humanitaire de Paris. Au nom du règlement de Dublin, la France peut demander au premier pays où les migrants ont laissé des traces de les reprendre et d’étudier leur demande d’asile. Cette procédure n’exempte en principe pas la France de les enregistrer comme demandeurs d’asile en attendant, afin qu’ils soient en règle au regard de la police et qu’ils perçoivent l’allocation de demandeur d’asile (ADA) et bénéficient d’une couverture médicale.

Or, lors de l’ouverture du camp humanitaire de Paris, en novembre 2016, l’Etat a imposé le passage par un point administratif, le Centre d’examen de situation administrative (CESA), qui se referme comme un piège sur cette catégorie de migrants dont Moussa fait partie. « Je suis arrivé en janvier à Paris,explique le jeune Ivoirien hébergé dans un hôtel du 18e arrondissement. Après deux nuits dehors, je suis entré dans le centre humanitaire pour être hébergé et suis allé au CESA comme il se doit. Là, on m’a dit qu’on demandait mon transfert pour l’Italie, où j’avais laissé mes empreintes et on m’a envoyé dans l’hôtel où je suis encore. » « J’ai demandé à être enregistré comme demandeur d’asile en France, mais on m’a dit que l’OFII [Office français de l’immigration et de l’intégration] le ferait plus tard »,ajoute le jeune homme.

Privés de leurs droits

Moussa insiste alors pour qu’on enregistre sa demande, sachant le récépissé nécessaire pour faire valoir ses droits. « Mais quand l’OFII venait à l’hôtel, c’était uniquement pour proposer des retours volontaires au pays, continue le jeune homme. Toujours ils éludaient ma demande. »De guerre lasse, l’Ivoirien a fait de son propre chef la file d’attente nocturne devant la plate-forme d’enregistrement de France terre d’asile, boulevard de la Villette, qui délivre les rendez-vous en préfecture. « J’ai obtenu un rendez-vous pour le 21 avril. Mais entre-temps, j’ai été convoqué par la préfecture de Paris qui m’a enjoint de quitter le territoire et m’a précisé que mon rendez-vous de demande d’asile d’avril était annulé », insiste Moussa qui a mis son dossier entre les mains de la Cimade, une des principales associations d’aide aux migrants.

Depuis l’ouverture du centre humanitaire, des milliers de migrants à Paris sont privés de leurs droits à des papiers provisoires et à une allocation, estiment quatre associations d’aide aux migrants. La Cimade, le Groupe accueil et solidarité, le Gisti et Dom’Asile viennent de déposer une plainte qui doit être instruite le 12 avril. Sans cet enregistrement, ces demandeurs d’asile sont considérés comme des sans-papiers, l’Etat économise les quelques euros quotidiens de l’allocation (6,80 euros pour une personne) et veut envoyer un signal aux 450 000 déboutés de l’asile en Allemagne, qui pourraient être tentés par la France.

Dans un des centres d’hébergement d’urgence des Hauts-de-Seine, une vingtaine de demandeurs d’asile sont dans le cas de Moussa, privés de droit après être passés par le centre humanitaire. A leurs côtés, 70 migrants sont des « dublinés » classiques. Parce qu’ils ne sont pas passés par le centre humanitaire, ils ont pu enregistrer leur demande d’asile devant le guichet de la préfecture, comme la loi les y autorise. « Mais impossible d’envoyer en préfecture la vingtaine de demandeurs non enregistrés, elle les refuse au prétexte qu’ils sont passés par le CESA… », explique un soutien des migrants.

Interrogé sur le sujet, le ministère de l’intérieur répond que « le CESA est un dispositif de vérification de la situation administrative » et assure que « l’enregistrement s’effectue dans l’un des huit guichets uniques franciliens ». Une affirmation que les faits démentent chaque jour.

A Calais, « on est revenu à la situation d’il y a trois ans »

Cinq mois après le démantèlement de la « jungle », on dénombre quelques centaines de migrants présents dans le Calaisis, sans dispositif d’accueil, comme en 2014.

LE MONDE | 29.03.2017 à 10h16 • Mis à jour le 29.03.2017 à 10h50 | Par Anne Guillard

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Ils sont quelques centaines à survivre dans les bosquets ou ailleurs, et à tenter de franchir le Channel qui les sépare du Royaume-Uni : cent selon la préfecture, quatre cents à cinq cents selon les associations, dont bon nombre de mineurs. « Erythréens ou Soudanais sont à Calais, et partout sur le littoral, sans aucune infrastructure d’accueil, affirme Amin Trouvé-Baghdouche, coordinateur de Médecins du monde. Ils sont en errance, abandonnés par l’Etat. Pour la moitié d’entre eux, il s’agit d’adolescents sans famille, âgés de 15 à 17 ans. »

Cinq mois après le démantèlement du camp de la Lande (rebaptisé « la jungle »), du centre d’accueil de jour et du centre d’accueil provisoire (CAP), cette situation suscite, localement, un sentiment de déjà-vu. Elle s’apparente à celle vécue il y a trois ans, quand quelques centaines d’exilés se trouvaient dans la cité maritime de la Côte d’opale dans l’espoir de rejoindre le Royaume-Uni, sans aucun dispositif d’accueil. Ici, le spectre de la « jungle », dans laquelle survivaient plusieurs milliers de migrants (de 8 000 à 10 000, juste avant le démantèlement), a marqué durablement les esprits.

Une situation moins tendue qu’en 2016

« On a l’impression de faire un bond en arrière, en avril 2014, quand il y avait entre 300 et 400 migrants à Calais », relève Gilles Debove, policier sur le secteur depuis plus de quinze ans et responsable du syndicat Unité SGP Police Force ouvrière dans la Calaisis. « Avec le démantèlement [de la « jungle »], on est revenu à la situation antérieure d’il y a deux ou trois ans », déclare Jean-Marc Puissesseau, le PDG de la Société d’exploitation des ports du détroit (SEPD), gestionnaire du port. La routine. Cela fait vingt ans qu’on en voit passer. »

Il dit toutefois être satisfait de recevoir dorénavant des SMS de ses équipes à 6 heures du matin faisant le point sur le trafic et non plus sur les problèmes rencontrés sur la rocade portuaire. Courant 2016, la situation « était plus tendue » : en moyenne, quatre-vingts intrusions par jour (2 400 par mois) étaient signalées dans les poids lourds en partance pour l’Angleterre. L’activité portuaire, fret et passagers, en était très impactée. « L’accès au port était devenu dangereux », rappelle le PDG de la SEPD. « Le drame était d’avoir une concentration d’individus près de la zone portuaire », qui est, elle, totalement sécurisée.

Des gamins le long de la rocade portuaire

Malgré tout, aujourd’hui, « on est reparti sur des missions de surveillance, de distribution de repas, des interpellations et des mises à l’abri des mineurs, qui ne servent à rien », déplore Gilles Debove, qui dit avoir « encore aperçu des gamins le long de la rocade portuaire à 2 heures du matin ». Le policier se désole d’une situation non anticipée en amont et confie avoir le sentiment de devoir « vider le tonneau des Danaïdes ». « On va laisser mûrir la situation », prédit-il, se refusant à qualifier celle-ci de « fatalité », y voyant plutôt « une suite logique » de ce qu’il se passe en Syrie, en Irak, au Soudan, etc.

Pour Jean-Marc Puissesseau, la situation appelle « une veille sérieuse de l’Etat ». Officiellement, les pouvoirs publics disent appliquer une « tolérance zéro migrant ». « Ni points de fixation, ni squats, ni reconstitution de la jungle… », a annoncé le nouveau préfet du Pas-de-Calais, Fabien Sudry, qui a pris ses fonctions le 20 mars, rappelant que cinq cents CRS et gendarmes mobiles étaient affectés à Calais pour cette mission, « un dispositif unique en France ».

« Aux mêmes causes, les mêmes effets »

Avec l’arrivée du printemps, « ne nous voilons pas la face », prévient cependant Frédéric Van Gansbeke, président de la Fédération du commerce du Calaisis, « le Royaume-Uni n’a pas bougé, le flux migratoire continue, rien ne changera à Calais ». « Aux mêmes causes, les mêmes effets », dit celui qui, au plus fort de la crise migratoire, en 2016, était monté à Paris avec des Calaisiens crier leur ras-le-bol.

Si, depuis avril 2016, la route migratoire de la Turquie vers la Grèce s’est quasi tarie, selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), celle de la Libye vers l’Italie a connu un léger regain sur les deux premiers mois de 2017 : 9 449 traversées contre 9 101 sur la même période un an plus tôt.

Bien que l’afflux des réfugiés ait chuté par rapport au pic de 2015, rien n’indique que les flux ne reprendront pas à l’avenir, estime Jean-Christophe Dumont, responsable du département des migrations internationales de l’OCDE, qui s’adressait, le 22 mars, au Club du CEPII, principal centre français d’étude et de recherche en économie internationale.

« Une radicalisation sensible des propos »

Frédéric Van Gansbeke déplore que « la solution qu’on préconisait, et qui était la moins mauvaise, à savoir l’édification d’un vrai camp aux normes HCR dans le secteur du Calaisis », parallèlement au camp de la Linière à Grande-Synthe, n’ait pas été retenue. Il craint « que les Calaisiens n’aient pas la patience d’il y a deux ans », observant « une radicalisation sensible des propos », et se dit « très inquiet » au vu de l’absence de « gestion de la situation au niveau politique ». Pour lui, « aucun des candidats à la présidentielle ne propose quelque chose qui tient debout concernant la question migratoire ».

Les « leaders d’opinion sont devenus des suiveurs d’opinion qui ont capitulé devant le Front national et n’osent plus faire de pédagogie », avance Vincent Coninck, chargé de mission du Secours catholique, qui regrette la disparition, avec la fermeture du guichet de demandes d’asile à Calais au moment du démantèlement, d’« une véritable culture de l’asile » : celle-ci, assure-t-il, se traduisait par « des demandes traitées rapidement » et avait fait « la preuve qu’on peut amener les gens à renoncer au Royaume-Uni ».

Si le ministère de l’intérieur a confirmé que Calais, et Dunkerque, seront classées en secteur difficile, ce n’est toujours pas acté. « Nous vivons une situation unique que personne d’autre ne vit », souligne Gilles Debove, aux yeux de qui « l’inertie construit le clivage entre la population et les exilés, et la montée des extrêmes ». « Ce fossé se traduira dans les urnes », prédit-il. Au premier tour des élections régionales de décembre 2015, Calais, située dans la deuxième région la plus pauvre de France selon l’Insee, avait voté à 49,1 % en faveur de Marine Le Pen (FN), soit 17,4 points de plus que son score des élections européennes de 2014.

« La solution est aussi à Calais »

Les nouvelles arrivées de migrants ont contribué à tendre les relations entre la mairie et les associations. Début mars, la maire de Calais, Natacha Bouchart (Les Républicains), qui refuse un « appel d’air » et en appelle « à la responsabilité du gouvernement », a signé un arrêté anti-rassemblement sur plusieurs secteurs de la commune, dont la zone industrielle et le bois Dubrulle, où les associations distribuaient des repas aux migrants une fois par jour.

Cet arrêté a été suspendu le 22 mars par le tribunal administratif de Lille, à la satisfaction des associations, qui ont repris les distributions dès le lendemain. Mais l’« affaire » a laissé des traces : « C’est dramatique d’en être à se réjouir d’être autorisés par le législateur à donner à manger à des gamins qui vivent dehors !, déplore M. Coninck. On revit l’après-Sangatte [hangar en bord de mer qui abritait des migrants et qui avait été fermé en décembre 2002], avec une dose de harcèlement policier plus forte. »

Le drame, selon lui, est de « ne raisonner qu’en termes de flux et non en termes de politique d’accueil ». Car si la solution n’est pas qu’à Calais – « elle est nationale, européenne » –, « elle est aussi à Calais ».

« La vraie ténacité des bénévoles »

Le défenseur des droits, Jacques Toubon, s’est ému le 22 mars « du niveau inédit », en « plusieurs décennies », atteint par la pression sur l’assistance aux migrants. Ses observations constituent une mise en cause des pouvoirs publics qui « ne se contentent plus de ne pas mettre en œuvre des dispositifs suffisamment protecteurs et respectueux de la dignité humaine », mais « interdisent désormais à la société civile de pallier leurs propres défaillances ».

A ce stade, les médiateurs sociaux déplorent de ne plus pouvoir prendre le temps nécessaire à établir la confiance, que ce soit avec les mineurs – « totalement livrés à eux-mêmes », comme le dit Christian Salomé de l’Auberge des migrants –, ni même avec les adultes « cachés et aux mains des réseaux de passeurs ». Malgré tout, Vincent Coninck, du Secours catholique, tient à mettre en avant « la vraie ténacité des bénévoles, depuis quinze ans pour certains, qui ne se résignent pas ». « Une flamme qui n’est pas prêt de s’éteindre », promet-il.

 

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